CHAPITRE X

Chroniques mytanes (extraits).

« Remarques », de Medh Arnistemma.

 

 

J'ai lu dans un document très officiel qu'à l'arrivée du vaisseau fédéral, la population mytane s'élevait à un milliard deux cents millions d'habitants, ainsi répartis : 800 millions d'hiumes dont 12 % de nones et 1 % d'illes, 250 millions de beeses, 100 millions de warshs, 40 millions de braines, 10 ou 12 millions de mystes et moins de mille evres, probablement moins de cent. Cette répartition fantaisiste, qui n'aspire qu'à démontrer l'impossibilité de rébellion hiume, mérite une petite correction : tous les documents en possession de l'Homéocratie tendent à prouver qu'à l'exception des estimations concernant les hiumes, dont les illes, chaque nombre (nones inclus) peut être divisé par dix. Quelle que soit la dictature, il suffit de peu de bourreaux pour déshumaniser beaucoup de victimes… Qu'essaie-t-on de nous taire ?

 

*

**

 

Comme d'habitude, dix sys les raccompagnèrent de la salle d'entraînement aux grottes. Leur chef (un Jaune) avait déjà dû grogner une demi-douzaine de fois pour ramener le calme au sein du groupe mais, durant le trajet, le climat entre les glades acheva de s'envenimer pour exploser, comme prévu, à l'entrée de leur prison, dans le corridor immense qui distribuait les quartiers warshs.

Si les Dignité acceptaient sans trop rechigner de jouer le jeu, les Oÿn Fia se firent tirer l'oreille ou, plus exactement, prendre violemment à parti comme la principale cible de l'échauffourée. Gamo, Lodh et Ryline ne s'attardèrent pas suffisamment longtemps pour voir comment les sys stoppèrent la rixe, mais avant de s'éclipser par le couloir qui conduisait aux chambrées, ils eurent l'occasion d'admirer l'aspect réaliste que lui donnaient les glades. Peut-être même trop réaliste ! regretta Lodh en observant les arcades sourcilières ouvertes, les nez sanguinolents et les volées de coups non retenus qui fusaient en tous sens.

C'était clair : des trois, Ryline était la tête pensante et la décideuse. Elle ne chercha pas à les enfoncer dans les couloirs, au risque de croiser les renforts que la bagarre ne manquerait pas d'attirer, elle se contenta de leur faire passer un coude et un croisement, ouvrit une porte d'un coup de pied, dardelle à la main, et leur enjoignit de se cacher avec elle dans la chambre ainsi découverte.

La pièce était minuscule, et la grille qui masquait le conduit d'aération, aux trois quarts obstruée par un amas de végétaux pourrissants, devait à peine suffire à aérer les lieux pour un seul individu. Si Gamo n'avait pas manifesté très vite des signes de claustrophobie, ils eussent probablement patienté jusqu'au retour du sy qui occupait la chambre, pour s'assurer par son trépas que leur fuite ne fût pas trop tôt découverte. Mais Gamo haletait sur un rythme de plus en plus effréné et ne parvenait plus à contenir sa panique.

— Excusez-moi, bredouilla-t-il. Je n'y peux rien.

— D'accord, trancha Ryline. Partir.

La grille était rouillée et l'endroit où elle était scellée dans le mur humide. Le tout céda après quelques vigoureuses sollicitations. Ce qu'elle masquait n'était en aucun cas de bon augure pour la phobie de Gamo : le conduit permettait au mieux à un hiume de ramper en raclant de tout son corps des pierres visqueuses d'un suintement nauséabond.

— Regarde, lui ordonna Ryline. (Puis, quand il se fut exécuté :) Partie très étroite ; après, boyau doit rejoindre autre plus large… mais nous rencontrer sûrement coudes et autres grilles, pas toutes aussi faciles. Peut-être une ou deux heures là-dedans. Toi tenir ?

L'arrivée de l'air, même putride, avait apparemment soulagé Gamo du plus pesant de son fardeau.

— Si je peux respirer, ça ira, affirma-t-il. De toute façon, hein, nous manquons de choix… Je passerai en dernier, comme ça vous pourrez m'abandonner, au besoin.

— Très bien.

Ryline grimpa en tête. Grimper était le plus facile. Elle redoutait surtout d'avoir à ramper à l'horizontale et de devoir franchir des coudes trop aigus. La première grille ne résista pas davantage que celle de la chambre. Elle ouvrait le conduit sur une galerie plus large qui semblait courir dans le mur tout autour du bâtiment et devait se situer à moins de trois mètres sous le niveau du jardin. Tous les dix mètres, elle était percée d'un boyau qui montait en pente sèche vers le rez-de-chaussée. Chacun était clos d'une grille épaisse littéralement prise dans la pierre ; ils en essayèrent une trentaine sans succès avant de tomber sur une autre, moins solide, qui les séparait d'une galerie de faible inclinaison grimpant vers l'intérieur du fortin.

— Je n'aime pas ça, murmura Lodh. Nous nous éloignons des jardins.

— Autre choix ?

Le conduit dans lequel ils serpentaient depuis une heure et demie sinuait de cheminée en cheminée, passant parfois si près de foyers incandescents que la chaleur manqua plusieurs fois les faire renoncer. En fait, il s'agissait de l'élément vecteur d'aération dans le système de diffusion d'air chaud s'alimentant aux braises des cheminées pour injecter la chaleur dans les pièces trop vastes du fortin.

— Nous avoir chance ! s'exclama Ryline quand Lodh râla pour une dixième fois (Gamo ne disait rien, il avançait dans un mur de terreur). Ici, saison froide mais latitude clémente… Imagine pareil dans Haut Sa-Bann !

Ils ne rencontraient plus la moindre grille, mais ils montaient sans cesse, de demi-niveau en demi-niveau, et commençaient à redouter que l'issue du boyau fût le toit, lorsque, sur une partie sans la moindre inclinaison, ils croisèrent à nouveau le mur d'enceinte et d'autres conduits d'aération. Tous partaient vers le bas, rejoignant dix mètres en dessous ceux que, plus tôt, ils n'avaient pas réussi à ouvrir.

— Espérer chance, commenta Ryline.

Elle espérait surtout qu'aucun d'entre eux ne tomberait.

 

*

**

 

Lodh et Ryline étaient allongés à hauteur du jardin que trop de lunes éclairaient, seulement séparés de la liberté par un mince tamis qu'une seule poussée suffirait à détruire. Quatre mètres au-dessus, le pied de Gamo glissa. Il n'était plus en état de penser et encore moins de se freiner. Ce fut tout juste s'il parvint à ne pas hurler en tombant.

— Merde ! Jura Lodh. Gamo, ça va ?

Gamo se mordait les joues pour ne pas crier.

— Jambe cassée, réussit-il à articuler.

Ryline s'écarta de la lumière lunaire juste pour permettre à Lodh d'apercevoir le péroné de Gamo qui saillait de sa jambe droite.

— Nous te porterons. Il ne trouvait rien d'autre à dire.

 

*

**

 

Plus ils s'approchaient des remparts, plus Ryline se demandait comment ils allaient pouvoir rejoindre les rues de la Cité sans abandonner Gamo. Le projet initial avait été d'une extrême simplicité : escalader le mur et sauter de l'autre côté. Pour l'instant, il était clair que personne n'avait donné l'alerte : les jardins étaient vides et, à part les sys qui gardaient le pont-levis (mais ils n'exerçaient aucune surveillance réelle), nul ne pouvait les apercevoir, malgré le peu de précautions qu'ils prenaient pour s'approcher des fortifications. Il était aussi limpide que Gamo, à part gémir en serrant les lèvres, n'était en état de rien du tout, et qu'ils ne disposaient d'aucune corde pour le tracter puis le redescendre de la muraille. Quand ils furent aux pieds des remparts, ce fut le blessé lui-même qui aborda le sujet.

— Laissez-moi ici, souffla-t-il. Dans un buisson… et… revenez me chercher plus tard… si… si vous pouvez.

Ryline chercha une réponse dans les yeux de Lodh.

— Est-ce que tu peux t'accrocher à mon cou et mes épaules ? demanda-t-il.

— Fo… lie, refusa Gamo.

— Moi d'accord, renchérit Ryline. Folie !

— J'ai déjà hissé Audh sur pire que ça, tricha Lodh (Fyrh l'avait beaucoup aidé), l'air parfaitement dégagé et confiant. Peux-tu t'accrocher et tenir ?

Gamo allait affirmer le contraire, mais une dizaine de sys jaillirent du fortin en braillant à l'adresse des gardiens du pont-levis : leur évasion était découverte.

— Réponds, insista Lodh. Vite !

Gamo eût préféré être héroïque, mais sa douleur lui interdisait jusqu'à cette lâcheté suicidaire.

— J'essaierai, balbutia-t-il.

Avant que Ryline esquissât la moindre protestation, Lodh avait accroché Gamo derrière lui, s'était élancé sur le mur et avait parcouru plus de six mètres vers son faîte. Le joint des pierres était un nid d'excellentes prises et Gamo s'efforçait de s'alléger au maximum, mais l'ille sentit très vite qu'il n'arriverait pas au bout : quarante mètres de muraille, c'était probablement quinze de trop.

Gamo aussi le sentit et quand, du pied du rempart, les sys commencèrent à les arroser de cailloux, il desserra d'un coup sa prise autour des épaules de Lodh pour se laisser tomber en arrière, le dos parallèle au sol, essayant d'atterrir le crâne le premier afin de taire à jamais ce qu'il savait de Ryline des Nones et de cet ille étrange qui se faisait si mal passer pour un des leurs.

— Merci, mourut-il, joyeux.

 

*

**

 

Ils avaient passé la crête du mur sans une seconde de répit et avaient descendu l'autre versant à une vitesse vertigineuse, du moins pour Ryline, nettement moins habile que Lodh, franchissant les derniers mètres d'une seule et même chute. À leur impact correspondit l'apparition des premiers sys qui avaient traversé le pont-levis et tourné l'angle de la muraille. Au mieux, ils avaient deux cents mètres de retard, entre quarante et cinquante secondes avant de rattraper les fuyards.

Dans n'importe quel autre quartier de la Cité, il eût été facile de perdre leurs poursuivants, mais dans cette aire de propriétés immenses, les rues étaient trop larges et pas assez nombreuses pour qu'ils espèrent semer les warshs. De la même manière, le castel de Deg et Laïji-mystes était à portée de course, mais ils ne pouvaient pas y conduire les sys.

Lodh avait pris la tête et s'efforçait de ne pas distancer Ryline. Il avait emprunté la direction de la basse ville, en désespoir de cause – c'était aussi la direction du castel des amis d'Island –, et attendait l'inspiration ou l'opportunité miraculeuse qui jaillirait d'un pavé ou d'un autre, espérant de toutes ses forces que leur fuite ne croiserait pas une patrouille sy.

Distancer des warshs était impensable, se cacher ou les perdre était une gageure, il ne leur restait que l'éventualité d'un refuge ou d'un accès qui fût impraticable aux monstres. Tandis qu'ils dévalaient l'avenue gardée de murailles des propriétés les plus riches de la Cité, l'idée vint d'elle-même. L'ille se laissa rattraper par la none.

— Les warshs sont… incapables… d'escalader un mur… de plus de… quatre mètres, haleta-t-il. Le fortin, là.

Ryline ne se fit pas prier. Le portail du fortin que désignait Lodh n'était pas situé sur cette face. Ils escaladèrent les cinq mètres du mur et se laissèrent tomber de l'autre côté. À peine étouffées par la pierre, les clameurs rageuses des sys les rejoignirent immédiatement ; après quelques vociférations incompréhensibles, leurs poursuivants décidèrent de laisser un seul guetteur et entreprirent de contourner la muraille pour se faire ouvrir le portail par les gardes de la propriété.

— Heureusement qu'ils n'ont pas de braine ! soupira Lodh. Arme ta dardelle, on remonte.

Ryline sacrifia un trait pour chaque œil du Rouge qui surveillait le faîte de l'enceinte.

— Quoi faire maintenant ? demanda-t-elle avant de sauter sur le pavage.

— On court au castel à deux rues d'ici. (Lodh la rejoignit.) Tu n'es pas émotive, petite none.

— Moi peur, grand crétin, mais peur aider vivre.

 

*

**

 

Ils furent accueillis par Mart, le majordome du castel, qui les conduisit directement dans l'appartement alloué à Fyrh. Ils n'eurent pas le temps de s'étonner de l'absence d'Audham et de la présence de deux mystes superbes et d'une braine toute ridée. D'entrée, Fyrh leur broya l'euphorie.

— Ronan a donné Audh à Nadija et Seddhi s'est volatilisé. (Il parlait d'outre-tombe.) Haÿn est passé ce matin et reparti ce soir pour essayer d'en apprendre davantage. Audh est dans la tour de Sin, Ronan se cache, Seddhi est probablement mort. Je… (Il éclata en sanglots.) C'est ma faute, Lodh, c'est ma faute.

Liet' bondit sur les genoux de l'ille et se mit à ronronner comme une forcenée, le ramenant doucement à une réalité moins émotionnelle. Lodh Ilodi Lodj s'abattit d'un bloc, achevé.

— Quand ? exigea Ryline.

— Hier matin, répondit la braine rabougrie d'une voix stridulante, impressionnée par la fureur qui perçait dans la voie de la none.

Ryline se tourna vers le majordome.

— Ryline voir nones demain, lâcha-t-elle, et c'était un ordre. Mytale dormir, Mytale cauchemar, nous réveiller.

Le choix du Ksin
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